En 1951, l'Italie comptait 46 302 644 habitants. C'était un pays à peine sorti de la guerre, encore largement agricole, où des millions de personnes s'apprêtaient à quitter les campagnes pour les usines du Nord. Soixante-quinze ans plus tard, la population italienne s'élève à 58 942 828 résidents : près de 13 millions de plus, mais sur une trajectoire qui a changé de signe en 2019.
Les recensements sont la photographie la plus fiable d'un pays. Les comparer décennie après décennie, c'est lire en filigrane l'histoire de l'Italie : le boom économique, les grandes migrations internes, la fuite des métropoles, la croissance des banlieues et, enfin, l'hiver démographique que nous traversons. Dans cet article, nous retraçons 75 ans de données, du recensement de 1951 aux estimations les plus récentes de 2026, avec un focus sur les quatre grandes villes italiennes et sur les communes qui ont le plus grandi ou décliné.
La longue courbe : de 46 à 59 millions
La série historique nationale raconte trois phases distinctes. La première est la grande croissance d'après-guerre : entre 1951 et 1981, l'Italie passe de 46,3 à 55,4 millions d'habitants, plus de 9 millions supplémentaires en trente ans. C'est l'époque du boom économique et des familles nombreuses.
La deuxième phase est le plateau : entre 1981 et 2001, la population reste presque stable, de 55,4 à 55,8 millions. La natalité s'effondre, mais la mortalité reste contenue et les comptes s'équilibrent presque. La troisième phase est celle de l'immigration : entre 2001 et 2011, la population bondit de 55,8 à 58,2 millions, portée presque entièrement par les arrivées de l'étranger, jusqu'au record historique de 59 636 271 résidents en 2019.
Depuis, la courbe s'est infléchie vers le bas : en 2026, nous sommes à 58 942 828 habitants, près de 700 000 de moins qu'au pic. C'est la première contraction prolongée de l'histoire de la République.
Population italienne aux recensements, 1951-2026
Série historique de la population résidente en Italie : recensements décennaux jusqu'en 2011, puis données annuelles. Source : ISTAT.
Rome : la capitale qui ne cesse d'attirer
Rome est la seule grande ville italienne à avoir pratiquement conservé sa population au cours des quarante dernières années. En 1951, elle comptait 1 632 402 habitants ; vingt ans plus tard, en 1971, elle en était déjà à 2 750 370, près de 1,1 million de plus : le fruit des migrations internes du Sud et du Centre de l'Italie vers les ministères, les chantiers et les services de la capitale.
Le pic du premier cycle arrive en 1981 avec 2 805 109 résidents. Suivent deux décennies de lente érosion, jusqu'aux 2 546 804 de 2001, lorsque la ville perd des habitants au profit des communes de sa périphérie. Mais contrairement à Milan, Naples et Turin, Rome repart : en 2019, elle atteint 2 820 219 habitants, son record historique. Aujourd'hui, elle est à 2 745 062, en léger recul mais toujours au-dessus de son niveau de 1971.
Rome : population 1951-2026
Série historique de la population de Rome aux recensements. Le pic absolu date de 2019 avec plus de 2,8 millions de résidents.
Milan : déclin et renaissance
La trajectoire de Milan est la plus spectaculaire parmi les grandes villes. En 1951, la capitale lombarde comptait 1 274 187 habitants ; le boom industriel la porte à 1 732 068 en 1971, son record historique. Puis commence une descente de quarante ans : désindustrialisation, prix de l'immobilier en flèche, familles qui déménagent dans les communes de la couronne. En 2011, Milan est descendue à 1 242 123 résidents, un demi-million de moins qu'au pic.
La renaissance arrive dans les années 2010 : l'Expo 2015, les nouvelles lignes de métro, l'attractivité universitaire et internationale ramènent la ville à 1 406 242 habitants en 2020. La pandémie et la crise des loyers ont ensuite rogné le chiffre, qui s'établit à 1 362 863 en 2026. Milan reste néanmoins la seule métropole italienne à avoir durablement inversé la tendance après le déclin de la fin du XXe siècle.
Milan : population 1951-2026
Du pic de 1,73 million en 1971 au creux de 2011, jusqu'à la reprise des années 2010.
Naples et Turin : le long déclin
Naples a suivi une parabole différente. En 1951, elle comptait 1 010 550 habitants, montés à 1 226 594 en 1971. Depuis, la descente ne s'est jamais vraiment arrêtée : 1 067 365 en 1991, 962 003 en 2011, 905 050 en 2026. En 55 ans, la ville a perdu plus de 320 000 résidents, passant sous le seuil psychologique du million dès les années 2000. Une grande partie de cette population n'est pas allée loin : elle s'est déplacée dans les communes de l'aire métropolitaine, de Giugliano in Campania à Casoria, qui ont explosé au cours des mêmes décennies.
Turin est le cas le plus extrême de ville industrielle. En 1951, elle comptait 719 300 habitants ; vingt ans plus tard, portée par Fiat et l'immigration méridionale, elle en était à 1 167 968 : plus 62 pour cent en deux décennies, la croissance la plus rapide parmi les grandes villes. Mais la crise de l'automobile a présenté la facture : en 2001, la population était retombée à 865 263 et elle est aujourd'hui de 855 654, environ 312 000 de moins qu'au pic de 1971.
Naples : population 1951-2026
Le pic de 1971 avec 1,23 million d'habitants, puis un déclin jamais interrompu jusqu'aux 905 000 d'aujourd'hui.
Turin : population 1951-2026
La ville de Fiat : +62% entre 1951 et 1971, puis la désindustrialisation et la perte de plus de 300 000 habitants.
Les communes qui ont explosé : la revanche de la périphérie
Si les métropoles se vidaient, quelqu'un recueillait. Le classement de la croissance historique 1951-2026 est dominé par les communes de couronne, surtout autour de Rome. Le record absolu revient à Fonte Nuova, aux portes de la capitale : de 583 habitants en 1951 à 32 787 aujourd'hui, une croissance de 5 524 pour cent. Suivent Ardea, passée de 2 361 à 51 374 résidents (+2 076 pour cent), et Pomezia, en hausse de 1 683 pour cent.
Ce n'est pas qu'un phénomène romain : Policoro, dans la province de Matera, est passée de 862 à 17 727 habitants grâce à la réforme agraire et au développement de la plaine du Métaponte. Ce sont les chiffres de l'étalement urbain italien : la population n'a pas disparu des aires métropolitaines, elle s'est redistribuée là où les logements coûtaient moins cher.
Les 15 communes ayant le plus grandi depuis 1951
Variation en pourcentage de la population entre le recensement de 1951 et 2026. Les communes de la périphérie romaine dominent.
Les communes qui se sont vidées
À l'autre extrémité du classement se trouve l'Italie intérieure qui s'est éteinte. Carrega Ligure, dans la province d'Alessandria, comptait 1 351 habitants en 1951 ; elle en a 76 aujourd'hui, soit 94,4 pour cent de moins. Villa Santa Lucia degli Abruzzi, dans la province de L'Aquila, est passée de 1 251 à 76 résidents. Drenchia, à la frontière slovène dans la province d'Udine, de 1 392 à 88. Ingria, dans les vallées turinoises, a perdu 93,6 pour cent de sa population.
Ce sont les chiffres du dépeuplement apennin et alpin : des villages de montagne que le boom économique a vidés en une génération et que l'hiver démographique achève d'éteindre. Pour beaucoup de ces communes, les recensements récents enregistrent plus de maisons que d'habitants.
Les 15 communes ayant perdu le plus de population depuis 1951
Variation en pourcentage 1951-2026 : en tête, les petites communes de montagne du Piémont, des Abruzzes et du Frioul, qui ont perdu plus de 90% de leurs résidents.
L'hiver démographique : la descente depuis 2019
2019 restera dans les livres d'histoire démographique comme l'année du pic : 59 636 271 résidents. Depuis, l'Italie a perdu près de 700 000 habitants, l'équivalent d'une ville comme Palerme. Les causes sont connues : une natalité au plus bas historique, une population de plus en plus âgée et des flux migratoires qui ne suffisent plus à compenser le solde naturel négatif.
La baisse n'est pas uniforme. Les grandes aires urbaines du Centre-Nord résistent, tandis que le Mezzogiorno et les zones intérieures perdent du terrain à un rythme deux fois plus rapide. La carte de la population communale montre un pays à la densité toujours plus polarisée : la plaine du Pô, les côtes et les aires métropolitaines d'un côté, un Apennin qui se vide de l'autre.
La carte de la population communale
Distribution de la population résidente dans les 7 896 communes italiennes : le poids de la plaine du Pô, des côtes et des aires métropolitaines.
Vers 2050 : ce que disent les projections
Si la trajectoire actuelle se poursuit, le prochain quart de siècle amplifiera les tendances déjà visibles dans les recensements. Les projections démographiques à l'horizon 2050, que nous avons analysées en détail dans un article dédié, dessinent une Italie plus petite et beaucoup plus concentrée : les aires métropolitaines de Milan, Rome et Bologne pourraient limiter leurs pertes, tandis que pour des milliers de petites communes de l'Italie intérieure, le déclin observé entre 1951 et aujourd'hui risque de se poursuivre jusqu'au seuil critique de la soutenabilité des services.
La carte tridimensionnelle des projections communales à 2050 rend ce fossé visible : chaque colonne représente la variation de population attendue d'une commune au cours des 25 prochaines années.
Projections de population communale à l'horizon 2050
Variation attendue de la population pour chaque commune italienne d'aujourd'hui à 2050, sur la base des tendances démographiques récentes.
Ce que nous disent 75 ans de données
Trois leçons émergent de cette longue série historique. La première : les grandes transformations démographiques italiennes ont été guidées par l'économie, pas par la natalité. Le boom de Turin et de Milan, le dépeuplement de l'Apennin, l'explosion de la périphérie romaine sont des histoires de travail et de logement avant d'être des histoires de berceaux.
La deuxième : la population ne disparaît pas, elle se déplace. Pour chaque Naples qui perd 320 000 habitants, des dizaines de communes de couronne les absorbent. Lire seulement la donnée communale, sans regarder l'aire élargie, conduit à des conclusions erronées.
La troisième, la plus importante : le cycle commencé en 1951 s'est refermé. Pour la première fois en 75 ans, l'Italie ne croît plus, et aucune migration interne ne peut compenser un solde naturel qui se dégrade année après année. Les recensements des prochaines décennies raconteront une histoire nouvelle : celle d'un pays qui doit apprendre à gérer la décroissance. Sur DatiItalia, vous pouvez explorer la série historique complète de chacune des 7 896 communes italiennes, de 1951 à aujourd'hui.